L'utilisation des mathématiques durant l'affaire Dreyfus1Repères chronologiquesSources
1894
Le « bordereau »
: Le commandant Henry chargé du contre-espionnage arrive avec le « bordereau » à la « Section de Statistique » (service d'espionnage et de contre espionnage au ministère de la Guerre) dirigée par le lieutenant-colonel Sandherr. C'est une lettre adressée à von Schwartzkoppen, l'attaché militaire allemand en poste à Paris. Une enquête est ouverte par le ministère.
: L'enquête interne aboutit à la conclusion que l'auteur du bordereau serait un stagiaire d'état-major, artilleur. Les soupçons se portent sur le capitaine Alfred Dreyfus, dont l'écriture semble analogue à celle du bordereau.
: Le général Mercier, ministre de la Guerre, donne l'ordre d'ouvrir une enquête officielle.
: Le capitaine Dreyfus est arrêté au ministère de la Guerre par le commandant du Paty de Clam, désigné comme officier de police judiciaire.
: La Libre Parole, journal antisémite, diffuse l’information de l'arrestation d'un officier français pour haute trahison.
: Le commandant du Paty de Clam remet son rapport sur l'enquête qu'il vient de conduire au ministre de la Guerre.
Novembre-décembre : La presse nationaliste et antisémite orchestre une vaste campagne.
19 au : Le procès du capitaine Dreyfus en Conseil de guerre a lieu à huis clos.
: Alfred Dreyfus est condamné à l’unanimité des juges à la dégradation et à la déportation à perpétuité en Guyane pour haute trahison. En toute illégalité, un dossier secret avait été transmis la veille par le commandant du Paty de Clam à la Cour, à l’insu de la défense et de l’accusé.
: le général Mercier dépose à la chambre des députés un projet de loi rétablissant la peine de mort pour le crime de trahison.
: La Cour de cassation rejette le pourvoi déposé par Alfred Dreyfus.
1895
: Le capitaine Dreyfus est dégradé dans une cour de l'École militaire. Le condamné crie son innocence.
: Le gouvernement Dupuy est renversé. Le général Mercier quitte le ministère. Le général Zurlinden< le remplace.
: Dreyfus part pour Saint-Martin-de-Ré.
: Une loi fixe un deuxième lieu de détention dans une enceinte fortifiée aux îles du Salut (Guyane).
: Dreyfus part pour la Guyane.
: Dreyfus arrive en Guyane.
: Dreyfus est transféré à l'île du Diable.
: Nommé le pour remplacer le colonel Sandherr, gravement malade, le chef de bataillon Picquart devient chef du SR (Service de Renseignement).
1896
Le télégramme (« petit bleu ») de Schwartzkoppen à Esterhazy (1896).
: Picquart découvre le « petit-bleu » écrit par Schwartzkoppen et adressé au commandant Esterhazy. L'enquête du colonel Picquart sur Esterhazy conclut qu'il est l'auteur du bordereau.
: Le général Billot devient ministre de la Guerre dans le cabinet Méline.
: Picquart annonce à ses supérieurs et au ministre que le bordereau est de la main d'Esterhazy.
: Picquart étudie le dossier secret.
1er septembre : Picquart annonce à ses supérieurs que le dossier secret ne contient aucune preuve contre Dreyfus.
: Le journal L'Éclair, en voulant prouver de manière « irréfutable » la culpabilité de Dreyfus, révèle la communication de pièces secrètes aux juges du Conseil de guerre, manœuvre totalement illégale.
: Mme Lucie Dreyfus demande la révision du procès de son mari pour violation des règles de procédure militaire.
1er novembre : Le commandant Henry décide de compléter le dossier Dreyfus par la forgerie. L’une des pièces qu'il aura fabriquées sera dénommée le « faux Henry ».
: Une brochure de Bernard Lazare intitulée Une erreur judiciaire. La vérité sur l'Affaire Dreyfus paraît à Bruxelles.
: Le Matin publie un fac-similé du bordereau.
: Le lieutenant-colonel Picquart est nommé en Tunisie.
: Interpellé à la Chambre, le général Billot affirme que les règles de procédure militaires ont été respectées dans le cadre des débats et du jugement de Dreyfus.
1897
janvier : Le chef de bataillon Henry est nommé chef du SR.
21- : Picquart confie, sous le sceau du secret, ses découvertes à Louis Leblois, son ami avocat.
: Leblois se confie à Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat et le convainc de l'innocence de Dreyfus.
: Les officiers Gonse, Henry et du Paty de Clam, décident de protéger Esterhazy en le prévenant des accusations dont il va être l'objet.
: Gabriel Monod affirme l’erreur judiciaire dont est victime Dreyfus dans le journal Le Temps.
: Mathieu Dreyfus, qui a appris, grâce au banquier Castro, qui est le véritable auteur du bordereau, va trouver Scheurer-Kestner, qui lui confirme son information.
: Les journaux du matin publient une lettre de Mathieu Dreyfus au ministre de la Guerre, dénonçant Esterhazy comme l'auteur du bordereau. Ce qui provoque l’ouverture d’une enquête.
: Zola publie son premier article en faveur de la cause de Dreyfus dans Le Figaro.
: Le Figaro publie des extraits de lettres d'Esterhazy. Dans la lettre du Uhlan, il affirme rêver d’entrer à Paris à la tête d’un régiment de cavalerie et de sabrer cent mille Français.
: Zola publie la Lettre à la jeunesse, après avoir publié Procès-verbal dans Le Figaro.
: Après avoir étudié le bordereau, les trois experts, Belhomme, Varinard et Couard, remettent leurs conclusions au commandant Ravary : ils affirment que le document n'est pas l'œuvre d'Esterhazy.
1898
1er janvier : La mise en jugement du commandant Esterhazy est décidée sous une forme originale : c'est Esterhazy qui demande lui-même à être jugé. C'est le SR français qui lui a recommandé d'agir ainsi.
: Le Conseil de guerre, qui avait prononcé le huis clos, vote l'acquittement d'Esterhazy à l'unanimité.
: Zola publie J'accuse, dans L'Aurore. Le colonel Picquart est condamné à soixante jours de forteresse et incarcéré au mont Valérien.
: Le général Billot porte plainte contre Émile Zola et L'Aurore.
: Le procès d’Émile Zola débute devant la Cour d'assises de la Seine.
: Émile Zola est condamné pour diffamation à la peine maximale, soit un an de prison ferme et 3 000 francs d’amende.
: Le colonel Picquart est mis en réforme. La Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen est créée.
: Le procès intenté à Zola par les trois experts en écritures mis en cause par Émile Zola dans J'accuse, devant la 9e chambre correctionnelle a lieu.
: La Chambre criminelle de la Cour de cassation casse et annule le jugement du pour vice de forme.
: Le Conseil de guerre porte plainte dans les formes contre Émile Zola. Le nouveau procès a lieu en juillet.
: La Cour de cassation rejette le pourvoi en cassation formé par Fernand Labori le .
: Cavaignac, nouveau ministre de la guerre, affirme dans un discours à la Chambre, détenir les preuves irréfutables de la culpabilité de Dreyfus au travers de trois documents extraits du « dossier secret ».
: Picquart s'adresse par écrit au président du Conseil en précisant que sur les trois pièces présentées par Cavaignac, deux sont volontairement mal datées et la troisième est un faux. Le ministre porte plainte contre Leblois et Picquart, conformément aux lois sur l'espionnage.
: Picquart est écroué à la Santé.
: Émile Zola est à nouveau condamné aux Assises. Il s’enfuit en Angleterre pour échapper à la prison.
: Jean Jaurès écrit une série d'articles dans La Petite République (intitulés Les Preuves).
: À la suite d'une demande du procureur Feuilloley, la chambre des mises en accusation rend un arrêt de non-lieu en faveur d'Esterhazy. Il est remis en liberté.
: Le « faux Henry » est découvert par le capitaine Cuignet, attaché militaire de Cavaignac.
: Le commandant Henry passe aux aveux en présence du ministre Cavaignac ; il est arrêté sur le champ et conduit au Mont Valérien.
: Le commandant Henry se suicide dans sa cellule la gorge tranchée au rasoir.
: Cavaignac démissionne.
: Le colonel Picquart est écroué à la prison du Cherche-Midi.
: La chambre criminelle de la Cour de cassation commence l'examen de la demande en révision.
: Elle déclare la demande recevable et décide de procéder à une enquête.
1899
: Jules Quesnay de Beaurepaire, président de la chambre civile de la Cour de cassation, accuse la chambre criminelle de partialité envers le colonel Picquart et réclame une enquête.
: La chambre criminelle clôt son enquête sur la révision.
: Félix Faure, qui était un adversaire déterminé de la révision meurt.
: Le Figaro commence la publication du procès-verbal de l'enquête réalisée par la chambre criminelle de la Cour de cassation.
: Les auditions de la Cour de cassation débutent.
1er juin : Du Paty de Clam est arrêté.
: La Cour de cassation annule le jugement de 1894 et renvoie devant un nouveau Conseil de guerre.
: Alfred Dreyfus quitte l'île du Diable.
: Picquart obtient un non-lieu.
1er juillet : Dreyfus est enfermé dans la prison militaire de Rennes à son arrivée en France.
: Le Matin publie un récit d'Esterhazy, dans lequel il reconnaît être l'auteur du bordereau, mais « sous la dictée », obéissant aux ordres de ses chefs.
: Le procès d'Alfred Dreyfus est ouvert devant le Conseil de guerre de la Xe région militaire de Rennes.
: À Rennes, l'avocat Fernand Labori est victime d'une tentative d'assassinat.
: Edgar Demange plaide seul car Fernand Labori a renoncé à sa plaidoirie dans l'intérêt de Dreyfus.
: Alfred Dreyfus est à nouveau condamné, à dix ans de réclusion, mais cette fois, avec « circonstances atténuantes ».
: Alfred Dreyfus est gracié par le président de la République, Émile Loubet.
: Le gouvernement dépose une loi d'amnistie dont l'annonce déclenche de vives critiques car elle met à l'abri de poursuite tous les instigateurs de l'Affaire.
1900 à 1906
Réhabilitation de Dreyfus en 1906
: Le Sénat vote la loi d'amnistie sur tous les faits concernant l’affaire Dreyfus. Les auteurs militaires et civils du complot ne seront jamais poursuivis.
: Émile Zola meurt à Paris des suites d’une intoxication au monoxyde de carbone dans son appartement.
: Émile Zola est enterré au cimetière Montmartre. Anatole France prononce un discours: « Envions-le, il fut un moment de la conscience humaine. »
: Alfred Dreyfus écrit au Garde des Sceaux pour demander la révision du procès de Rennes.
1904-1906 : La Cour de Cassation entame une procédure et procède à une enquête minutieuse.
: La Cour de cassation, toutes chambres réunies, annule sans renvoi le jugement du Conseil de guerre de Rennes, et affirme que la condamnation portée contre Alfred Dreyfus a été prononcée « à tort ».
: La Chambre vote une loi réintégrant Dreyfus dans l'armée avec le grade de chef d'escadron et Picquart avec le grade de général de brigade<.
: Alfred Dreyfus est fait chevalier de la Légion d'honneur.
2Le système Berthillon
Le système Bertillon était une méthode utilisée pour analyser l'écriture manuscrite, développée par Alphonse Bertillon, un criminologue français du XIXe siècle. Dans l'affaire Dreyfus, cette méthode a été utilisée pour comparer l'écriture de Dreyfus avec celle du bordereau.
Bertillon avançait l'argument selon lequel Dreyfus aurait intentionnellement modifié son écriture dans le bordereau pour dissimuler son identité. Cette théorie s'appuyait sur l'idée que l'auteur du bordereau avait délibérément tenté de masquer sa véritable écriture en imitant une autre.
Selon Bertillon, les différences apparentes entre l'écriture de Dreyfus habituelle et celle du bordereau étaient le résultat d'une tentative délibérée de dissimulation. Il soutenait que l'auteur du bordereau avait volontairement altéré son style d'écriture pour rendre difficile l'identification de l'écrivain.
Cette hypothèse était fondée sur l'observation de divergences dans les traits d'écriture entre les documents écrits présumément par Dreyfus et le bordereau incriminé. Bertillon interprétait ces différences comme des signes d'une volonté délibérée de masquer l'identité réelle de l'auteur du bordereau.
Bertillon, pour prouver sa thèse effectua plusieurs mesures sur des photos du « bordereau » selon plusieurs caractéristiques. Il appliqua une démarche similaire à celle qu'il avait déjà mise en place dans ses travaux en anthropométrie (mesures physiques du corps humain). Il calqua cette approche à l'analyse de l'écriture en utilisant des mesures précises telles que la taille des lettres, l'espacement entre elles, l'inclinaison de l'écriture, la pression du stylo, etc.
Bertillon identifia ensuite des caractéristiques spécifiques dans l'écriture, comme la forme et la courbure des lettres, les boucles, les liaisons entre les lettres, ainsi que la régularité ou l'irrégularité des traits.
Il compara ces caractéristiques entre les écritures connues de Dreyfus et celle du bordereau pour compter le nombre de similitudes. Il en dénombre 4 parmi 26 possibles. Il estime de plus que la probabilité d'avoir une coïncidence est de 0,2, et donc que d'en avoir 4 est de 0,24 soit 0,0016. Il conclut en disant que puisque cette probabilité est faible, Dreyfus est l'auteur du bordereau.
3Le rapport de Poincaré
En 1904, la Commission de révision, qui était chargée de réexaminer les preuves et les éléments du dossier de l'affaire Dreyfus après la découverte de nouveaux éléments et de possibles erreurs judiciaires, avait chargé les mathématiciens Henri Poincaré, Gaston Darboux et Paul Appel de rédiger un rapport sur le système Bertillon. Dans les faits, c'est Henri Poincaré qui est le principal auteur de ce document.
Nous présentons ci-dessous la première partie du rapport où il est question de probabilités.
Le système de M. BERTILLON, ainsi que les autres systèmes soumis à notre examen, ont la
prétention d'être une application de calcul des probabilités : nous somme donc conduits avant d'en
commencer l'étude détaillée, à rechercher à quelles conditions ce calcul peut être légitimement
appliqué à des questions de cette nature. Les premières tentatives faites par M. BERTILLON pour
l'évaluation des probabilités avaient été tout à fait malheureuses.
Dans son mémoire présenté à la Cour de Cassation en 1899 il avait employé un raisonnement
entièrement fautif qu'il a répété ensuite devant le Conseil de Guerre de Renne.
Ayant constaté quatre coïncidences sur les 26 initiales et finales des polysyllabes redoublés, il
se demande quelle conclusion on peut en tirer. Il évalue à 0,2, la probabilité d'une coïncidence
isolée et il en conclut que la probabilité de 4 coïncidences est (0,2)4=0,0016.
Mais l'examen le plus superficiel montre que c'est là la probabilité pour qu'il y ait 4
coïncidences sur 4 : celle de 4 coïncidences sur 26 est de 0,7, c'est à dire 400 fois plus grande.
Quand cette erreur a été signalée, on a répondu qu'il y avait en réalité plus de 4 coïncidences
et que la probabilité de chacune d'elles était plus petite que 0,2 ; la raisonnement n'en demeure pas
moins faux, puisqu'il conduit l'auteur à un résultat 400 fois plus faible que celui que donnerait un
calcul correct fait avec les même données.
M. BERTILLON y a, croyons-nous, renoncé; mais l'histoire même de son erreur nous montre
la nécessité de bien établir les principes fondamentaux à appliquer.
Si l'on met en évidence certaines coïncidences, et qu'on montre qu'il y avait à priori peu de
chances pour qu'elles se produisissent, avons-nous la droit d'en conclure qu'elles ne peuvent être
l'effet du hasard ?
Si le n°25 sort à la loterie, ce sera un évènement dont la probabilité à priori était très faible,
puisque les billets étaient fort nombreux; mais cela ne veut pas dire que le tirage n'a pas été loyal,
car il fallait bien qu'un numéro sortît ou un autre.
Ce n'est donc pas ainsi qu'il faut raisonner; il ne s'agit pas de calculer la probabilité de telle
ou telle coïncidence que vous choisissez précisément parce que vous l'avez constatée ; ce qu'il faut
introduire, c'est la probabilité d'une coïncidence quelconque parmi celles que vous compteriez à
votre actif si elle se produisait.
Supposons qu'il y ait 1000 lettres dans le bordereau, avec les différences des abscisses et des
ordonnées, cela fait 999000 nombres ; qu'on trouve ensuite 10000 coïncidences, y aura-t-il lieu de
s'étonner ? La probabilité qu'il faudrait chercher, ce serait celle pour que sur 999000 nombres, il y
en eût 10000 qui après 10 ans de recherche, paraissent remarquable à un esprit aussi attentif que M.
BERTILLON ; c'est presque la certitude.
Si on reproduisait un million de documents, il n'y en aurait pas un où l'on retrouverait les
mêmes particularités, cela est vrai, mais il y en aurait 900000 où l'on retrouverait d'autres
particularités que vous ne jugeriez pas moins remarquables.
Nous en avons dit assez pour faire comprendre la nécessité d'une base de raisonnement plus
solides. C'est ce que les fondateurs du calcul des probabilités ont cherché, pour les questions de ce
genre, mais nous ne pouvons l'expliquer sans entrer dans quelques détails techniques.
Ils ont distingué la probabilité des effets et la probabilité des causes. Comme exemple de
probabilité des effets, on choisit d'ordinaire une urne contenant 90 boules blanches et 10 boules noires ; si l'on tire au hasard une boule de cette urne, quelle est la probabilité pour que cette boule
soit noire ; c'est évidemment 101.
Les problèmes de probabilité des causes sont beaucoup plus compliqués, mais beaucoup plus
intéressants.
Supposons par exemple deux urnes d'aspect extérieur identique; nous savons que l'une
contient 90 boules blanches et 10 boules noires, et l'autre an contraire 90 boules noires et 10 boules
blanches. Nous tirons au hasard une boule de l'une des urnes, sans savoir de laquelle, et nous
constatons qu'elle est blanche. Quelle est la probabilité pour que ce soit dans la première urne que
nous ayons puisé ?
Dans ce nouveau problème, l'effet est connu, on a constaté que la boule tirée était blanche ;
mais la cause est inconnue, on ne sait pas dans quelle urne on a fait le tirage.
Le problème qui nous occupe ici est de même nature : l'effet est connu, ce sont les
coïncidences signalées, sur le bordereau, et c'est la cause (forgerie ou écriture naturelle) qu'il s'agit
de déterminer.
Ce sont donc les formules dites de probabilité des causes qu'il convient d'appliquer. Mais
l'application de ces formules exige quelques précautions.
Dans l'exemple cité plus haut, la probabilité cherchée est de 109, mais c'est parce que nous
supposons qu'il n'y a à priori aucune raison pour qu'on soit tombé sur l'une des urnes, plutôt que sur
l'autre. Mais, les choses auraient été bien différentes si nous avion eu 11 urnes dont 10 composées
comme la première et une seulement comme la seconde. A priori la probabilité pour qu'on tombe
sur une urne où les blanches dominent aurait été déjà grande; et les résultats auraient dû être
notablement modifiés.
Pour pouvoir calculer, d'après un évènement constate, la probabilité d'une cause, il nous faut
donc plusieurs données :
Il faut savoir quelle était à priori, avant l'évènement, la probabilité de cette cause.
Il faut savoir ensuite quelle serait pour chacune des causes possibles, la probabilité de
l'évènement constaté. (C'est ainsi que dans l'exemple cité il faut connaître la composition des
urnes).
Or, cette probabilité à priori, dans des questions comme celle qui nous occupe, est
uniquement formée d'éléments moraux qui échappent absolument au calcul, et si, comme nous
venons de le voir, nous ne pouvons rien calculer sans la connaître, tout calcul devient impossible.
Aussi Auguste CONTE, a-t-il dit avec juste raison que l'application du calcul des probabilités
aux sciences morales était le scandale des mathématiques.
Vouloir éliminer les éléments moraux et y substituer des chiffres, cela est aussi dangereux que
vain.
En un mot, le calcul des probabilités n'est pas, comme on paraît le croire, une science
merveilleuse qui dispense le savant d'avoir du bon sens.
C'est pour quoi il faudrait s'abstenir absolument d'appliquer le calcul aux choses morale ; si
nous le faisons ici, c'est que nous y sommes contraints.
C'est des éléments moraux que doit dépendre le jugement, nous n'avons pas à en parler ici ;
mais il est évident que si l'auteur du bordereau avait voulu faire croire à une simulation, il aurait
choisi un système simple qui ne pût manquer d'être remarqué par des experts et sur lequel aucune
contestation n'aurait été possible.
Il suffit, pour condamner le système BERTILLON, d'observer qu'il ne satisfait pas à cette
condition.
On nous dira que ce n'est pas notre rôle d'examiner la question à ce point de vue. Nous
devons donner des chiffres, mais nous ne pourrons le faire que sous la forme suivante.
Dans l'impossibilité de connaître la probabilité à priori, nous ne pourrons pas dire telle
coïncidence prouve que le rapport de la probabilité de la forgerie à la probabilité inverse a telle
valeur. Nous pourrons dire seulement, par la constatation de cette coïncidence, ce rapport devient
tant de fois plus grand qu'avant la constatation.
Même, après nous être ainsi restreints, il nous reste bien des pièges à éviter. On n'est jamais
sûr d'avoir fait une énumération complète des causes possibles, et c'est ainsi que LAPLACE s'est
laissé entraîner dans une mémorable erreur au sujet du ses probable de la rotation des planètes.
Ici cette énumération est à peu près impossible, puisqu'il faudrait rechercher toutes les
manières possibles de truquer un document. Et si nous nous restreignons artificiellement à deux
causes, le hasard et le mode particulier de forgerie imaginé par M. BERTILLON, une importante
difficulté subsiste encore.
Il faut, avons-nous dit, connaître la composition des deux urnes. Or nous connaissons l'une
d'elles, celle qui corresponde à l'écriture naturelle, sa composition est déterminée par les lois du
hasard, mais nous ne connaissons pas l'autre, nous ne savons pas quelle est la probabilité pour
qu'une coïncidence de nature donnée sa produire, à supposer que l'auteur du bordereau ait employé
le système BERTILLON.
Faute de pouvoir la déterminer, nous admettrons toujours dans les calculs qui suivront
l'hypothèse la plus favorable au système BERTILLON.
Cette rapide discussion nous a montré combien sont fragiles tous ces échafaudages logique
d'où on voudrait faire dépendre l'honneur d'un homme ; et s'il fallait quelque chose de plus, la
multiplicité même de ces système nous fournirait une démonstration éclatante de cette fragilité.
Nous avons deux système en présence, celui de M. BERTILLON et celui de M. CORPS, ils
sont absolument incompatibles, les procédés qu'aurait employés le traire ne sont pas les mêmes,
d'après ces deux inventeurs, non plus que les mobiles qui l'auraient fait recourir à la forgerie.
Et cependant M. CORPS comme M. BERTILLON accumule les coïncidences, et s'efforce,
par des arguments également probants, de montrer qu'elles ne peuvent être dues au hasard.5
Mais si les coïncidences de M. BERTILLON ne sont pas dues au hasard, c'est que le traître
s'est biens servi du système imagine par cet expert ; et alors c'est que M. CORPS a tort.
Et si celles de M. CORPS qui ne le cèdent en rien aux premières, ne peuvent pas être dues au
hasard, c'est que M. CORPS a raison et que M. BERTILLON a tort.
A moins que le mode de raisonnement lui-même ne soit vicieux et ce sera là notre conclusion.
Pour réfuter à la fois M. CORPS et M. BERTILLON, il suffit donc de les opposer l'un à
l'autre. Bien mieux il suffirait d'opposer M. BERTILLON à lui-même. Et, en effet, il y a deux
systèmes BERTILLON sur lesquels nous reviendrons plu loin en détail, mais dont on peut se rendre
compte rapidement en consultant une brochure anonyme intitulée Le Bordereau par un ancien élève
de l'École Polytechnique (Paris Hardy 1904) et que nous appellerons pour abréger la brochure
verte. Cette brochure est accompagnée d'un atlas où l'on remarquera deux planches, la planche 6 et
la planche 9 qui représentent les deux systèmes BERTILLON.
Si alors les coïncidences de la planche 9 étaient réelles, comme elles ne pourraient être dues
au hasard, elles prouveraient que le bordereau n'a pas été calqué sur le gabarit de la planche 6, c'est
à dire sur le mot intérêt.
S'il s'agissait d'un travail scientifique, nous nous arrêterions là ; nous jugerions inutile
d'examiner les détails d'un système dont le principe même ne peut soutenir l'examen : mais la Cour
nous a confié une mission que nous devons accomplir jusqu'au bout.
Voir le rapport complet4Les probabilités dans le rapport4.1Loi binomiale
Nous analysons ici la partie suivante du rapport :
« Ayant constaté quatre coïncidences sur les 26 initiales et finales des polysyllabes redoublés, il
se demande quelle conclusion on peut en tirer. Il évalue à 0,2, la probabilité d'une coïncidence
isolée et il en conclut que la probabilité de 4 coïncidences est (0,2)4=0,0016.
Mais l'examen le plus superficiel montre que c'est là la probabilité pour qu'il y ait 4
coïncidences sur 4 : celle de 4 coïncidences sur 26 est de 0,7, c'est à dire 400 fois plus grande.
Quand cette erreur a été signalée, on a répondu qu'il y avait en réalité plus de 4 coïncidences
et que la probabilité de chacune d'elles était plus petite que 0,2 ; la raisonnement n'en demeure pas
moins faux, puisqu'il conduit l'auteur à un résultat 400 fois plus faible que celui que donnerait un
calcul correct fait avec les même données. »
On considère une épreuve de Bernoulli où la probabilité du succès est de 0,2. En la répétant 4 fois de manière identique et indépendante et en comptant le nombre de succès (ici les coïncidences) on obtient une variable aléatoire que l'on peut noter X qui suit une loi binomiale de paramètres 4 et 0,2.
On a alors P(X=4)=(44)0,24×0,80=0,44=0,0016.
On retrouve bien l'argument de Poincaré qui affirme que le résultat obtenu par Bertillon est celui de 4 coïncidences sur 4 possibles.
En répétant 26 l'épreuve de Bernoulli et non pas 4 fois, on obtient une variable aléatoire Y suivant une loi binomiale de paramètres 26 et 0,2.
On a alors P(Y=4)≈0,17 ce qui n'est pas le résultat donné par le rapport. Par contre P(Y≥4)≈0,79 ce qui est plus proche de la valeur de 0,7 présentée.
Sachant que pour déterminer P(Y≥4) il faut calculer :
1−P(Y≤3)
=
1−P(Y=0)−P(Y=1)−P(Y=2)−P(Y=3)
=
1−0,826−26×0,2×0,825−325×0,24×0,824.
On peut estimer que, sans calculatrice, en effectuant diverses approximations pour gagner du temps, on puisse trouver 0,7 à la place de 0,79. Ainsi Poincaré semble plus parler d'au moins 4 coïncidences plutôt que d'exactement 4 coïncidences.
4.2Probabilités conditionnelles
Poincaré affirme ensuite que de constaster que la réalisation d'un événement élémentaire qui possède une faible probabilité, n'est pas une preuve de modification de la situation.
Il évoque l'exemple d'une loterie où sortirait le numéro 25, qui nécessairement possède une faible probabilité qui la même pour tous les numéros. La personne gagnante avec le numéro 25 n'est bien sûr pas une tricheuse.
Il explique donc que Bertillon fait une erreur grossière en usant de tels arguments probabilistes et qu'il aurait dû calculer des probabilités conditionnelles.
Reprenons la partie du rapport suivante :
« Pour pouvoir calculer, d'après un évènement constaté, la probabilité d'une cause, il nous faut donc plusieurs données :
Il faut savoir quelle était à priori, avant l'évènement, la probabilité de cette cause.
Il faut savoir ensuite quelle serait pour chacune des causes possibles, la probabilité de l'évènement constaté. (C'est ainsi que dans l'exemple cité il faut connaître la composition des urnes). »
Poincarré décrit ici une situation de probabilité conditionnelle où la « cause » serait un évènement A et « l'évènement constaté » un autre que l'on note B.
Traduisons les phrases de l'extrait à l'aide de nos notations.
« Pour pouvoir calculer, d'après un évènement constaté, la probabilité d'une cause », on cherche PB(A).
« Il faut savoir quelle était à priori, avant l'évènement, la probabilité de cette cause », on doit connaître P(A).
« Il faut savoir ensuite quelle serait pour chacune des causes possibles, la probabilité de l'évènement constaté. », il faut connaître PA(B).
D'après nos formules nous avons :
PB(A)
=
P(B)P(A∩B)
=
P(B)P(A)PA(B).
Poincaré évoque plusieurs causes possibles donnant B, c'est-à-dire en fait qu'il peut y avoir plusieurs causes A1, A2, …, An, avec par exemple A1=A et n∈N∗.
D'après la formule des probabilités totales nous avons : P(B)=k=1∑nP(Ak)PAk(B) et la formule qu'évoque Poincaré est donc :
PB(A)=∑k=1nP(Ak)PAk(B)P(A)PA(B).
Formule qui est appellée formule de Bayes dans la littérature des probabilités.